Deux hommes, jeunes, plaqués l'un contre l'autre. Les corps sont
nus, les muscles saillants. Une mousse blanche dissimule leur sexe.
La photo pourrait faire la couverture du magazine homosexuel
Têtu. C'est la page d'octobre du calendrier 2004 du Stade
français.
Cette année, les rugbymen de la
capitale ont invité des joueurs de clubs rivaux (Toulouse ou
Perpignan), des footballeurs voisins du Paris-Saint-Germain, des
athlètes qui brillent sur les haies ou avec une perche, un judoka,
un lutteur, à prendre la pose avec eux.
"Notre démarche est ludique, explique Max Guazzini, le
président du club de rugby parisien, également patron de la radio
NRJ. Depuis dix ans que je suis dans le rugby, je n'ai jamais vu
ou rencontré de garçons homosexuels pratiquant ce sport. C'est un
fantasme de certains autour d'un sport de contact."
Dans Le Sport en question, ouvrage collectif qui vient de
paraître aux éditions Chiron, plusieurs chercheurs consacrent un
long chapitre au thème de l'homosexualité dans le sport de haut
niveau. Alors que des hommes politiques ont fait leur coming out,
que des joueuses de tennis, comme Martina Navratilova ou Amélie
Mauresmo, des handballeuses ou des judokas assument pleinement leur
préférence sexuelle pour les femmes, rares sont en effet les
sportifs masculins à reconnaître leur homosexualité... à l'exception
notoire d'un Greg Louganis, quadruple champion olympique du plongeon
et militant de la cause gay et lesbienne.
"Pourquoi donc, quand ils s'embrassaient pour se saluer ou se
tenaient par les épaules devant moi, les joueurs se sentaient-ils
obligés de me dire, comme pour rectifier ma vision :
"Attention, ne te trompes pas, on n'est pas des pédés !"
?", s'interroge Anne Saouter, membre associée à
l'Institut d'ethnologie méditerranéenne et comparative (Idemec)
d'Aix-en-Provence, qui a mené un travail ethnographique de plusieurs
années dans le milieu du rugby.
Dominique Bodin, chercheur au Laboratoire didactique, expertise
et technologies des activités physiques et sportives de Rennes, et
Eric Debarbieux, directeur du Laboratoire de recherches sociales en
éducation et formation (Larsef) de Bordeaux, répondent à
l'interrogation de leur consœur par une autre question :
"Le héros sportif peut-il être "pédé" ?"
Pas dans l'imaginaire collectif : "Une équation
simpliste dans le sport consiste à assimiler sportifs, efforts,
masculinité, virilité, hétérosexualité, écrivent les deux
chercheurs. Par crainte de perdre ce statut de héros qu'ils ont
du mal à se forger, les sportifs gays préfèrent donc taire leur
homosexualité. "Sortir du placard" leur semble impensable et
inenvisageable."
"A l'école, j'étais au mieux traité de fille et au pis de
sale pédé. (...) Mes parents m'ont mis au sport pour que je
m'endurcisse et que je devienne un homme ! Alors révéler mon
homosexualité comme cela, à tout le monde, cela me semble
impossible", témoigne, sous couvert d'anonymat, l'un des douze
athlètes de haut niveau homosexuels qu'ont interrogé les deux
universitaires.
Inconcevable chez le sportif masculin, l'homosexualité est au
contraire perçue comme un facteur explicatif chez la femme.
"Imaginer les sportives homosexuelles est certainement un
procédé cognitif permettant de penser le sport dans sa conception
traditionnelle : c'est une pratique qui produit des hommes, ou
des femmes "qui ne sont plus des femmes", écrit Anne Saouter.
L'exemple de la tenniswoman Amélie Mauresmo est très
significatif à cet égard. Son jeu, sa force de frappe des balles
étant proches de ceux de ses homologues masculins, son homosexualité
a rapidement été déclarée publiquement, rassurant ainsi une partie
de la gent masculine : ceci expliquerait alors
cela..."
DONNER LE CHANGE
Lorsque la joueuse française fit son coming out, à l'époque des
Internationaux d'Australie 1999, elle "rassura" également une partie
de la gent féminine. Ainsi, la Suissesse Martina Hingis, qui venait
de la battre en finale, alla jusqu'à déclarer que les performances
de la Française pouvaient s'expliquer par le fait qu'elle était
"à moitié homme".
Contrairement à Martina Navratilova quelques années plus tôt,
Amélie Mauresmo n'a pas perdu ses sponsors après la révélation de
son homosexualité. Cependant, Dominique Bodin et Eric
Debarbieux estiment que "l'absence de coming out trouve aussi
son origine dans la marchandisation du sport et du
sportif".
Parmi les sportifs gays qu'ils ont interrogés, certains,
expliquent-ils, évoquent les recommandations de sponsors leur
conseillant de "donner le change", en s'affichant par
exemple de temps en temps avec des femmes. Et ceux qui n'ont pas
reçu de telles directives, précisent-ils, ressentent d'eux-mêmes la
nécessité de rester cachés, par crainte de perdre leurs
contrats.
"En se déclarant, les sportifs prennent des risques, se
sentent marqués du sceau de l'infamie et prisonniers de
l'identité, concluent les auteurs de l'étude. (...) Sans
entrer en conflit avec leur identité collective ou les mouvements
qui la défendent, les sportifs préfèrent ainsi très souvent la taire
pour "mieux" vivre leur carrière sportive."
Stéphane Mandard
Le Sport en question (direction : Pascal
Duret et Dominique Bodin), Ed.Chiron, 2003, 256 p, 18,50€
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Les Jeux gays et lesbiens menacés
Les gays et lesbiennes ont aussi leurs Jeux. Créés en 1982 à
l'initiative du décathlonien américain Tom Waddell, les Gay Games, à
l'instar des Jeux olympiques, se déroulent tous les quatre ans et
associent compétitions sportives et événements culturels. San
Francisco, capitale mondiale de la communauté homosexuelle, a
accueilli les deux premières éditions. Les septièmes Gay Games
devaient avoir lieu en 2006 à Montréal, mais les négociations entre
le comité d'organisation et la Fédération internationale des Jeux
gays et lesbiens ont été interrompues en novembre 2003. Une nouvelle
ville organisatrice pourrait être désignée en 2004.
L'avenir des Jeux paraît sombre : les trois dernières
éditions ont enregistré des déficits importants. L'édition 2002,
organisée à Sydney, a rassemblé plus de 11 000 athlètes
de 70 pays dans une trentaine de disciplines (du football au
billard en passant par l'aérobic), mais a dégagé un déficit de 2
millions de dollars australiens (1,2 million d'euros).
En 1994, à New York, le comité d'organisation avait dû se
déclarer en faillite.